Limnées 

 Dans la mythologie grecque, « les limnées » sont les nymphes des eaux douces. Entre le 15e et 19e siècle, la communauté des artistes peintres occidentaux, majoritairement masculins, impose une vision unilatérale dirigée par leur fascination : la beauté d’une femme. Ils s’intéressent au désir qu’elle déclenche mais aussi à leur propre domination. La femme est perçue comme un être fragile qui ne se suffit pas à elle-même. Toutes ces descriptions datant d’une autre époque n’ont jamais réellement disparu de l’imaginaire collectif. Elles se sont grossièrement adaptées à notre temps.

Quel héritage découle de ses représentations ? De quelle manière ont-elles impactées nos perceptions et nos façons d’être au monde ?

A mi-chemin entre le documentaire et la mise en scène, le projet suit le parcours initiatique de femmes cis, trans et personnes non binaires reconnaissant une part de féminin en elleux. Ensemble, iels se sont porté.e.s volontaires pour camper le rôle de nymphes en s’immergeant sous l’eau, offrant leur témoignage corporel. Mon travail est pluriel, il emprunte des codes datant des peintures de la Renaissance tout en mobilisant la théorie du female gaze et l’approche phénoménologique. J’ai fait le choix de me concentrer sur l’expérience vécue d’un corps, et sur le fait qu’il soit habité par des émotions et des intentions. Le projet s’articule à travers le prisme de l’aliénation et de l'émancipation. Je le construis en tenant compte des contradictions existantes au sein du processus de libération.

Je m’attache aussi à faire ressentir l’expérience du féminin, notamment par l’utilisation d’une substance rouge pouvant amener à la fois l’idée de la violence subie ou celle créée par les luttes menées - des menstruations ou d’un passage, une métamorphose.

C’est au cours de la saison estivale et ce pendant trois années consécutives que le projet fut réalisé. L’intégralité des prises de vue ont été effectuées dans un lac niché au cœur du territoire québécois. J’ai pris le parti de me servir de la lumière naturelle et d’être tributaire des conditions météorologiques, en assumant l’impact que ces phénomènes produisent sur le milieu aquatique. 

Limnées s’inscrit dans le prolongement de mon travail sur la représentation des corps féminin et ma volonté d'interroger les différentes formes de domination avec une approche intersectionnelle. A l’instar des colonisations territoriales, le corps féminin est encore perçu comme objet de conquête. Je cherche à rendre au corps son vivant, son unicité, sa multiplicité et sa complexité. Mon invitation à investir pleinement un espace comme l’eau est vécue comme une expérience de résistance et de non-conformisme.